La presse

« C’est bien l’esprit de L’Illustre Théâtre »
Marie-Aude Roux - Le Monde

Novembre 2004

Octobre 2004

Septembre 2004

Août 2004

Libération, mercredi 10 novembre 2004

Eugène Green, metteur en scène et théoricien du théâtre, en rêvait, Vincent Dumestre l’a fait. Trois siècles après sa création à Chambord, la onzième comédie-ballet de Jean-Baptiste Poquelin et Jean-Baptiste Lully – une collaboration entamée en 1664 avec Le Mariage forcé – retrouve sa musique et son « ballet turc ridicule », commandé expressément par le roi pour divertir sa cour l’accompagnant à une partie de chasse.

Quelques mois plus tôt, Versailles s’était mis en quatre pour accueillir la première visite européenne d’un ambassadeur du Grand Turc, et Louis XIV s’était trouvé fort désappointé en apprenant que l’ambassadeur en question n’était qu’un personnage subalterne du royaume ottoman. Créé le 14 octobre 1670, Le Bourgeois gentilhomme lui offrira l’occasion de rire de lui-même et des modes de son temps, auxquelles il était le premier à sacrifier.

Baroque. Littéralement emballé, le roi dansant et chantant voudra revoir la pièce une demi-douzaine de fois avant sa reprise à Paris, en novembre de la même annnée. Ouvrage baroque par excellence, au sens où il est le fruit d’un travail d’atelier pluridisciplinaire, Le Bourgeois gentilhomme attendait depuis 1670 le prince charmant qui lui redonnerait ses chants, ses danses, ses costumes, sa gestuelle, sa déclamation et, bien sûr, son exquis vieux français.

Photographie de Robin Davies, © 2004

Fort de sept ans de travail patient avec son Poème harmonique fondé en 1997, Vincent Dumestre est l’artisan providentiel de cette résurrection. Des années de recherches avaient déjà permis de monter un spectacle d’airs de cour et ballets d’Estienne Moulinié et Pierre Guédron, Il Fásolo, avec le metteur en scène Benjamin Lazar (formé justement par Eugène Green) et Le Ballet des fées des forêts de Saint-Germain, avec la chorégraphe Cécile Roussat. C’est cette équipe qui s’est attelée à ce qui constitue un événement aussi considérable que la légendaire production d’Atys de Lully par William Christie et Jean-Marie Villégier en 1987.

Dévoilé fin août au festival d’Utrecht, ce Bourgeois gentilhomme affiche complet sur toute sa tournée, et bien entendu pour les deux représentations parisiennes au Trianon – demain et après-demain – dans le cadre du festival Abeille musique. Il y a trois semaines, Cergy-Pontoise accueillait le spectacle pour deux soirs. À 20 heures, Vincent Dumestre s’installe dans la fosse où il va diriger, pendant quatre heures d’enchantement, son propre Poème harmonique, bardé de théorbes, guitares baroques, violes de gambe, bassons, flûtes, hautbois et percussions, complété des violons, altos, basses de violon et violoncelles de l’ensemble tchèque Musica Florea. Saveur des timbres, vivacité des rythmes, sens aigu de la poésie, Dumestre est à la hauteur des superbes enregistrements pour le label Alpha qui lui ont valu reconnaissance critique et succès.

Passions. Quand Monsieur Jourdain apparaît dans son salon aux murs cuivrés entièrement éclairé par 500 bougies, on est comme happé dans ce Grand Siècle, où théâtre, danse et intermèdes musicaux se mariaient de façon inouïe, annonçant l’opéra français que codifiera Lully. Un an d’apprentissage en résidence à la Fondation Royaumont a permis aux chanteurs d’intégrer cette rhétorique complexe, pour en restituer la beauté sophistiquée. Si nombre des vocalistes, déjà entendus au sein des meilleurs ensembles baroques – comme ceux de Malgoire, Rousset, Christie, Niquet et Haïm –, rendent naturellement justice à la musique de Lully, on imagine le travail de danseurs formés chez Brumachon, Chopinot, Diverrès, Larrieu, ou Charmatz, pour interpréter ce « Ballet des Nations » destiné à amuser autant qu’à exprimer le théâtre des passions et l’idéal de beauté du XVIIe siècle, et qui, faute de témoignages historiques assez précis, combine ici belle-danse, mime, commedia dell’arte et jeu clownesque.

Par sa profondeur et son raffinement, ce Bourgeois gentilhomme (disponible en DVD en 2005) est un jalon majeur dans ce qu’il faut bien appeler une nouvelle ère dans la connaissance de la comédie-ballet.

Éric Dahan - Libération - Tous droits réservés

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L’Express mag, 10 novembre 2004

Un Bourgeois révolutionnaire

Personne n’avait encore osé relever un tel défi : monter les quatre heures du Bourgeois gentilhomme tel qu’il fut créé, en 1670, en suivant la même quête d’authenticité qui guide, depuis quelques années, la redécouverte de la musique baroque sur instruments d’époque. Prononciation, gestuelle, travestissement, grimage tentent ainsi de retrouver la lettre et l’esprit de la comédie-ballet de Molière et Lully. On pourrait trouver vaine cette volonté de remonter au style d’une époque bien révolue. Et pourtant, quelle révélation !

Un bel effet pour commencer : placés en devant de scène, éclairage à la bougie oblige, les acteurs, également chanteurs et danseurs, cherchent et trouvent des accents inhabituels. On s’habitue vite à cette éloquence baroque qui mêle élocution à l’ancienne et geste rhétorique, tant le travail sur le texte et le naturel du jeu, qui demande une parfaite maîtrise du corps et de l’esprit, sont accomplis. Et l’émerveillement ne s’arrête pas à la contemplation des différents tableaux, aux couleurs mordorées à la Simon Vouet ou à la beauté des costumes. Tout ici est admirable, et il faudrait pouvoir citer l’ensemble des comédiens et des musiciens réunis par Benjamin Lazar (mise en scène), Cécile Roussat (chorégraphie) et Vincent Dumestre (direction musicale).

Leur verve généreuse, loin de tout dogmatisme, fera date, car elle plonge au cœur de la pièce de Molière et Lully, dans toute sa variété, ses nuances et son charme. Et ce grâce à un merveilleux paradoxe qui veut que la recherche la plus poussée et la sophistication la plus outrée donnent le spectacle le plus évident et le plus simple que l’on ait vu depuis des années. Lorsque tous les registres de l’expression et du jeu sont ainsi mis en œuvre, lorsque les arts se mêlent avec autant de légèreté et de pudeur, on comprend enfin pourquoi la comédie-ballet a fait les grandes heures de Versailles. Comme toutes les créations majeures, il suffit d’en épouser les beautés sans les trahir pour que, plus de trois cents ans après, elles reprennent vie dans toute leur modernité. Aristocratique, ce Bourgeois ? Non : révolutionnaire !

Bertrand Dermoncourt - L’Express mag - Tous droits réservés

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Le Monde, jeudi 28 octobre 2004

Photographie de Robin Davies, © 2004

(…)

Lancé par Vincent Dumestre et sa maison de disques, Alpha, que dirige Jean-Paul Combet, le projet a pris corps à la Fondation Royaumont. Dix jours par mois, à partir du mois de mai, chanteurs et danseurs se sont essayés à la déclamation, musiciens et comédiens à l’art du rond de poignet ou de l’entrechat, danseurs et acteurs ont pris des cours de chant. « Nous avons pratiqué des exercices de déclamation et beaucoup d’improvisations, de façon à trouver un fluide commun, explique Benjamin Lazar. Plus qu’une intégration des codes de chacun, il s’agissait de favoriser une imprégnation inconsciente. » Cécile Roussat renchérit : « J’ai travaillé à partir de la musique puis sur l’énergie propre de chaque danseur, sans jamais perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire l’action théâtrale. Ainsi, dans la Turquerie, il est difficile de démêler ce qui relève plus de la mise en scène ou de la chorégraphie. »

Après trois jours de représentations, à Pontoise puis à Vitry-sur-Seine, tous trois sont harassés mais heureux : outre l’indéniable succès public de ce Bourgeois…, le plébiscite de Sigiswald Kuijken, l’un des pionniers du baroque musical, vient encourager leurs efforts. « Il a dit qu’il attendait cela depuis vingt ans ! », s’écrie Dumestre. Si la révolution baroque en musique est chose faite, il n’en est pas de même pour le théâtre et la danse. Cécile Roussat est consciente du chemin à parcourir pour débarrasser la danse baroque du poids rétrospectif du ballet classique. « Cette danse, qui nécessite beaucoup de retenue, d’équilibre et de suspension, ainsi qu’une grande souplesse des petites articulations, n’est pas vraiment considérée comme de la danse. Pourtant, il y a une tension intérieure physiquement très fatigante. »

Photographie de Robin Davies, © 2004

Benjamin Lazar souligne à quel point ce théâtre, qui s’apparente parfois à celui du kabuki, suscite encore de résistances. « On a banni cette association du geste et de la parole au nom du naturalisme et de la nécessaire adéquation entre la scène et la vie. Pourtant, tout cela n’est pas si loin de nous. Il suffit d’évoquer, au XIXe, le jeu d’une Sarah Bernhardt, au XXe, la chanson réaliste d’une Edith Piaf. Ainsi, le détour par l’Orient du théâtre moderne, que prônait notamment Artaud avec le théâtre balinais, voilà qu’il nous ramène en quelque sorte à l’Occident. »

RETROUVER DES SONORITÉS

Son Orient, Vincent Dumestre, qui a renforcé son Poème harmonique avec les musiciens du Musica Florea de Prague, le cherche du côté des instruments à vent, ces vents de la Renaissance, très timbrés, riches en harmoniques, lesquels demandent une connaissance particulière de la taille du roseau pour les anches. « En 1670, précise-t-il, les instruments étaient divisés en corporations, on était loin de cette pâte sonore homogène qui sera celle de l’orchestre à partir de Rameau. Alors nous essayons de retrouver des sonorités, nous avançons, nous tâtonnons, nous revenons parfois en arrière : pour moi, la principale qualité d’un artiste doit rester sa capacité à douter. »

Douter ? Ce Bourgeois gentilhomme n’aurait pas vu le jour si la Fondation France Télécom ne s’était heureusement manifestée. L’avenir n’est pas serein pour autant. Et n’allez pas croire que l’éclairage à la bougie soit plus qu’une économie de bouts de chandelle. « Cela revient aussi cher que de faire des lumières, affirme Cécile Roussat, car il en faut 400 par spectacle. On en a acheté 10 000, actuellement stockées chez Vincent et les autres. Pour les tester, notre régisseur s’est éclairé à la bougie pendant des semaines ! »

Cette fois, on y est. Le régisseur à la bougie, Vincent Dumestre de la guitare à la baguette, Benjamin Lazar qui joue et met en scène tandis que Cécile Roussat danse et chorégraphie : c’est bien l’esprit de L’Illustre Théâtre, celui de Poquelin, qui jouait Monsieur Jourdain tandis que Lully faisait le Muphti, qui a rallumé les lumières de ce Bourgeois gentilhomme.

Marie-Aude Roux - Le Monde - Tous droits réservés

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La Tribune, jeudi 14 octobre 2004

Le « Bourgeois » en VO

Vincent Dumestre recrée à l’identique « Le Bourgeois Gentilhomme » de Molière et Lully.

Jouée, chantée et dansée, cette comédie-ballet fastueuse part en tournée en France.

Royal ! Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier Le Bourgeois Gentilhomme, recréé dans sa version originale le week-end dernier à l’Opéra d’Avignon. Un Bourgeois fastueux qui se rit du temps et ne regarde pas à la dépense. Un Bourgeois tel qu’on n’en a plus vu depuis sa création à Chambord en 1670, devant Louis XIV qui l’avait commandé au tandem des deux Baptiste, Molière et Lully, comme les appelait Madame de Sévigné. Molière lui-même endossa les habits de Monsieur Jourdain, ce roturier qui se couvre de ridicule en voulant jouer à « l’homme de qualité ». Et Lully, irrésistible grimacier, ceux de son valet Covielle qui le roule dans la farine en le nommant Mamamouchi. Joué, chanté et dansé, le spectacle qui se conclut en apothéose par le « Ballet des Nations » marque l’apogée de la comédie-ballet. Il était, depuis, amputé jusque dans la maison de Molière, la Comédie-Française, qui n’en a toujours donné que des versions tronquées. A voir la production de Vincent Dumestre, on mesure à quel point la musique et les ballets, loin d’être ajoutés à l’intrigue, en sont partie prenante, ouvrant des espaces à la folie de Monsieur Jourdain.

Photographie de Robin Davies, © 2004

Diction à l’ancienne. Spécialiste du répertoire ancien, le jeune chef qui créa en 1997 l’ensemble instrumental Le Poème Harmonique, rejoue cette comédie-ballet au plus près possible de ce qu’elle fut à sa création. Très jeune aussi, le metteur en scène Benjamin Lazar (qui joue Cléonte et le maître de philosophie) dirige une équipe d’une vingtaine d’artistes qui ne rechignent pas à la tâche et interprètent souvent plusieurs rôles. La danseuse et chorégraphe Cécile Roussat a, pour sa part, réglé les parties dansées, dont elle est également une des interprètes. Le résultat est un spectacle total de plus de quatre heures. Hormis quelques baisses de régime, notamment les ballets qui sont le point faible, le rythme ne faiblit pas.

Archéologique mais non statique, cette production ménage quelques surprises. A commencer par la diction à l’ancienne des comédiens qui roulent abondamment les « r », prononcent toutes les consonnes finales et disent le « roué » et non le roi. A l’ancienne, également, la gestuelle très commedia dell’arte des acteurs qui jouent toujours face au public. Particulièrement réussie, la scène du banquet qui tourne à la féerie. De même la « cérémonie turque » où Lully trahit ses origines italiennes par un rythme de tarentelle endiablé et une avalanche d’onomatopées du plus grand comique. Olivier Martin Salvan (Monsieur Jourdain), Nicolas Vial (Madame Jourdain), Jean-Denis Monory (Covielle et le maître-tailleur) et toute la troupe ne comptent pas leur énergie pour recréer un grand charivari comme on en raffolait à l’époque baroque.

Noël Tinazzi - La Tribune - Tous droits réservés

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Le Parisien, jeudi 14 octobre 2004

Molière, comme au temps du Roi-Soleil

Molière comme vous ne l’avez jamais vu ni entendu, avec des comédiens, des chanteurs et des danseurs sur scène, c’est l’événement artistique auquel vous invite la troupe du Poème Harmonique qui a consacré deux ans de travail, avec l’aide précieuse du département du Val-d’Oise et de la Fondation Royaumont, pour recréer entièrement « Le Bourgeois Gentilhomme », comédie-ballet écrite par Molière et composée par Lully en 1670, dans sa version d’origine.

Avant d’être la pièce prisée des professeurs de français, « Le Bourgeois Gentilhomme » est une œuvre magistrale que Louis XIV avait commandée à ses artistes fétiches en leur demandant « un ballet turc ridicule ». Le monarque l’avait vue six fois d’affilée tant elle lui avait plu et la pièce avait été un triomphe à Paris.

Photographie de Robin Davies, © 2004

C’est la fameuse histoire de M. Jourdain, bon bourgeois enrichi qui se met en tête de devenir gentilhomme en prenant des cours de danse, de diction, d’escrime, comme les grands de ce monde et découvre ainsi qu’il « fait de la prose sans le savoir ». Tous les spécialistes s’accordent à dire que cette comédie-ballet de 1670, qui fut la onzième et la dernière collaboration entre Molière et Lully, est la plus réussie. Trois ans avant sa mort, Molière y jouait le rôle de M. Jourdain lui-même, et Lully, celui du mufti. Les farces s’y succèdent. Le théâtre y rencontre la danse et les intermèdes musicaux donnent aux aventures de M. Jourdain des allures de fête débridée. Pour la première fois depuis trois cents ans, la pièce retrouve les honneurs de la scène tels qu’elle les a connus à l’époque du Roi-Soleil. Et ses fastes. Imaginez neuf comédiens, sept chanteurs, six danseurs et vingt-quatre instrumentistes sur la scène, entièrement éclairée à la bougie, comme jadis. Une manière de retrouver l’ambiance toujours magique et mystérieuse des théâtres avant l’invention de l’électricité.

« Cette œuvre est l’un des plus beaux témoignages de cet âge baroque où les arts dialoguent ensemble et s’entremêlent. En travaillant à cinquante comme nous l’avons fait, j’avais l’impression de revenir au temps où les troupes d’artistes parcouraient l’Italie ou la France pour se produire », avoue Vincent Dumestre, le directeur de l’ensemble musical Le Poème Harmonique. Avec Benjamin Lazar, metteur en scène de 27 ans, Cécile Roussat, chorégraphe de 23 ans, et toute sa troupe, ils vivent actuellement une fabuleuse aventure. Leur spectacle, qui a déjà été joué fin août aux Pays-Bas et début octobre au Théâtre d’Avignon, est le clou de la saison de Royaumont. On pourra ensuite le retrouver à Vitry, puis à Paris, au Trianon.

Juliette Corda - Le Parisien - Tous droits réservés

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Opéra international no 294

Utrecht

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

Molière & Lully

Stadschouwburg, le 27 août.

Redonner le Bourgeois comme jadis, tel que le virent Louis XIV et sa cour à Chambord en 1670, avec textes originaux et intégralité des ballets de Lully, c’est le projet ambitieux du metteur en scène Benjamin Lazar, de la chorégraphe Cécile Roussat et de Vincent Dumestre, à la tête du Poème Harmonique et du Musica Florea de Prague. La langue de Poquelin, déclamée selon les différents niveaux sociaux (à la gasconne pour le bourgeois, ampoulé pour la noblesse, trivial pour la valetaille), parut aussi exotique aux Hollandais qu’une cérémonie pygmée à un public nippon. Elle le sera tout autant pour le public français, mais la standing ovation offerte par le public batave prouva, s’il en était besoin, l’universalité du théâtre de Molière, comme le succès que rencontre un travail de très haute qualité. Ce n’était que justice pour les quatre heures sublimes d’un spectacle éclairé par trois cent bougies, qui ne fait aucune concession au goût du jour et ne s’embarrasse d’aucune déclaration d’intention.

Faisant suite à la tradition rhétorique baroque inaugurée par le trop malmené Eugène Green, ce Bourgeois impose un retour aux sources et une modernité radicale. Le rideau se lève sur un unique décor de bois ajouré, renvoyant à l’apparat d’un hôtel du Marais comme aux moucharabiehs orientaux. A la lueur troublante de l’antique éclairage, les acteurs jouent de front, face à la rampe, le regard droit vers le spectateur, le geste rhétorique surlignant la parole. Cette fascinante étrangeté s’évapore en quelques répliques tant le travail des acteurs, fruit de longs stages à Royaumont et que l’on devine phénoménal, s’avère limpide. Car ce qui, dans la tragédie montée à l’ancienne, peut sonner ampoulé, coule de source dans cette charge féroce contre les parvenus. Le Monsieur Jourdain d’Olivier Martin, rondouillard bonhomme, existe par ses seules situations. Dans sa chaise à porteurs, nul besoin d’en faire des tonnes. Le contrepoint social des couples d’amoureux (le sérieux, Cléonte et Lucile, le trivial, Covielle et Nicole) émeut par le jeu d’une parfaite symétrie. Nicolas Vial en Madame Jourdain, travesti comme le fut le rôle à la création, choque un instant, puis l’énormité de la farce façon tréteaux l’emporte. Enthousiasmant aussi, le travail commedia dell’arte de Jean-Denis Monory, Covielle proprement fantastique lorsqu’il se fait faux Berbère dans le divertissement turc. Quant au metteur en scène Benjamin Lazar, à la fois Cléonte et maître de philosophie cassé comme un vieux singe, il est hallucinant. Attention : un homme de théâtre d’une exceptionnelle envergure est en train de naître chez ce très jeune homme au regard troublant.

Photographie de Robin Davies, © 2004

On était avide de découvrir les intermèdes et les ballets. Nul regret : le génie comique de Baptiste est incroyable de charme et de modernité. L’intermède pastoral illustrant la dispute entre la musique et la danse a la teinte mélancolique des airs de cour. Le banquet offre l’occasion d’un charivari burlesque. La cérémonie turque, dans un bouquet de couleurs dignes de Pontormo et de Simon Vouet, est comique aussi bien qu’inquiétante. Quant au Ballet des Nations, œuvre dans l’œuvre, il relance le plaisir par une suite de tableaux où, dans une débauche de costumes signés Alain Blanchot, acteurs, chanteurs, danseuses éblouissent en passant du graveleux au registre noble avec un plaisir communicatif. La belle voix de Claire Lefilliâtre glisse de la plainte italienne à la chaconne des Scaramouche, traitée par Dumestre comme un air populaire. Juste retour des choses pour une musique dont des générations de la Comédie-Française ont snobé le sens inné du théâtre. Redonné par une troupe jeune et fervente, aussi passionnée de musique contemporaine que d’œuvres anciennes, ce Bourgeois affirme l’existence plus que talentueuse d’une génération érudite et polyvalente, digne héritière des quinquas du baroque. Tout le week-end, le carillon de la cathédrale d’Utrecht résonna des timbres du beau chœur final : « Quel spectacle charmant, quels plaisirs goûtons nous ! » Puisse-t-il porter bien loin la bonne nouvelle et la belle renommée d’un spectacle qui mérite autant de succès que le légendaire Atys de Villégier et Christie, car il en est l’égal.

Vincent Borel - Opéra international - Tous droits réservés

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Diapason no 518

Deux gentilhommes pour le bourgeois

Le Festival de musique ancienne d’Utrecht, aussi riche en jeunes talents qu’en ensembles confirmés (Musica ad Rhenum, Il Fondamento, Ensemble 415) a parié avec audace sur une pièce en définitive aussi méconnue que populaire. Les efforts conjugués de Lagarde et Michard (commentez et expliquez…) et de la Comédie-Française (merveilleux numéros d’acteurs mais tradition musicale inexistante), évacuant l’inutile fatras du mélange des arts, purifiant le texte comme on purifiait jadis Bach de ses ornements, auront cependant permis de penser les choses autrement.

Vincent Dumestre aime les paris difficiles. Donner Le Bourgeois gentilhomme dans son intégralité (airs mêlés à l’action, ballet final des Nations), dans le rythme si particulier de sa langue d’origine devant un public étranger, pouvait sembler extravagant.

Or, cette langue si résonnante et si musicale n’aura jamais de si bonne manière caractérisé le rythme pataud du bourgeois, l’effronterie de Nicole, la sophistication extrême de la Marquise Dorimène. Exact contrepoint d’une ouverture faussement grandiloquente, singeant les aspirations de monsieur Jourdain, ou d’un air de cour chantant le désarroi des amours contrariées, cette langue souligne le mot, éclaire les appartenances sociales, fait mouche grâce et malgré son étrangeté. Dans un décor magique éclairé par mille bougies, les maquillages, les vêtements sont animés d’une vie mystérieuse, dansant un ballet insolite aussi chargé de sens que la chorégraphie de Cécile Roussat. Soutenue par l’art du mime, la danse baroque n’a jamais paru aussi expressive : elle semble bien avoir trouvé ici la puissance qu’on lui prêtait à l’époque mais que l’on cherchait presque en vain depuis des années.

Tout cela, le public conquis d’Utrecht l’a perçu sans doute, ses rires montrant assez que les forces réunies du metteur et scène et acteur Benjamin Lazar et de Vincent Dumestre donnaient une vigueur nouvelle au spectacle baroque ; de la convention naît la profondeur du sens.

Philippe Ramin - Diapason - Tous droits réservés

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Le Monde de la Musique n° 291

« Jan Van den Bossche, le directeur artistique du festival, a eu le courage d’inaugurer cette vingt-troisième édition par une œuvre certes célèbre, mais faisant la part belle au théâtre, de sucroît en français « ancien » : Le Bourgeois Gentilhomme de Molière et Lully repensé par Benjamin Lazar et dirigé par Vincent Dumestre. Les festivaliers accueillent triomphalement cette production très soignée, et découvrent cette comédie-ballet où la musique enrichit le théâtre sans le distraire et appelle la représentation finale du Ballet des nations. »

Philippe Venturini

Molière et la musique

La redécouverte

Dossier (pp. 32-45)
Photographie de Robin Davies, © 2004
« Mais l’essentiel n’est pas tant dans la prononciation (…) que dans le fait que tout cela place la représentation ailleurs, dans une réalité différente. La déclamation fait porter le sens de la phrase par l’accent musical plutôt que par la seule syntaxe. Nous nous rapprochons ainsi de la musique, et comprenons mieux que Lully ait pu calquer ses récitatifs sur la déclamation tragique de la Champmeslé. On s’étonnera aussi de nous voir jouer « au public ». Le fait de ne pas se regarder change le jeu, permet au spectateur d’être un vecteur entre les personnages, d’être actif, et non plus voyeur : le dialogue passe par lui. Quant à la gestuelle baroque, elle est proche, elle, de la danse et évite les gestes parasites qui sont le cauchemar de l’acteur. Notre travail, en fait, consiste à chercher notre liberté dans une forme donnée. »

Propos de Benjamin Lazar recueillis par François Lafon - Le Monde de la Musique - Tous droits réservés

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Classica-Répertoire no 66

Vincent Dumestre en répétition

Un Bourgeois révolutionnaire

Reportage photo de Patrice Millet pour Classica-Répertoire (pp. 50-55)

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Télérama - Sortir no 2851

Le Bourgeois gentilhomme

De mémoire de mélomane, on ne se souvient pas d’avoir vu sur nos planches se jouer cette onzième et ultime comédie-ballet de Molière et Lully (1670) en son intégralité. Grâce au travail de Vincent Dumestre et du metteur en scène Benjamin Lazar (disciple d’Eugène Green), les aventures de monsieur Jourdain retrouvent les honneurs de la scène dans une production exceptionnelle. Dans la fosse, les musiciens du Poème harmonique ; sur scène, une jeune troupe de comédiens, chanteurs et danseurs, passionnés de gestuelle baroque et d’ancien français ; et dans la salle, pas moins de 475 bougies qui éclairent comme au bon vieux temps ! Des retrouvailles avec les splendeurs du XVIIe.

Judith Chaine - Télérama - Tous droits réservés

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Le Figaro, 1er septembre 2004

Un « Bourgeois gentilhomme » aux chandelles

Louis XIV s’amusa comme un fou, dit-on, (…) lors de la création de la comédie-ballet Le Bourgeois Gentilhomme, de Molière et Lully, au château de Chambord, en 1670. Le chef Vincent Dumestre et son ensemble, Le Poème Harmonique, le metteur en scène Benjamin Lazar et la chorégraphe Cécile Roussat ont tenté de retrouver, cet été, les conditions de cette première avec l’intégrale des ballets lors d’une session à l’abbaye de Royaumont.

Photographie de Robin Davies, © 2004

Le spectacle parlé et chanté aux chandelles qui fait joliment dialoguer tous les arts, comme c’était la règle dans le Versailles du Grand Siècle, a été inauguré au Festival de musique ancienne d’Utrecht, fin août, avant de partir en tournée à travers la France. Il sera ainsi à Avignon les 8 et 9 octobre, au Havre le 12, au Festival baroque de Pontoise du 15 au 17 avant le Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, le 20. Il passera ensuite par Paris, au Trianon, les 11 et 12 novembre, où il sera enregistré sur DVD avant d’achever sa tournée à l’Arsenal de Metz, le 18 novembre.

J. Dn - Le Figaro - Tous droits réservés

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Les Échos, 31 août 2004

Molière et Lully font la fête

En ouverture du Festival d’Utrecht, une résurrection du « Bourgeois gentilhomme » qui fera date.

A Utrecht, les amateurs de musiques anciennes et baroques savent qu’ils vont trouver leur bonheur. Désormais sous la tutelle artistique de Jan Van den Bossche, le festival, dans son domaine l’un des plus importants d’Europe, reste fidèle à ses principes : une quarantaine de concerts en dix jours, sans compter les cinquante-cinq manifestations « off » dûment contrôlées, un tremplin efficace pour les jeunes interprètes. Si une thématique s’impose pour les programmes officiels – cette année, « la polémique » –, elle est toujours entendue en son sens le plus large ; la notion même de musiques « anciennes » étant sans cesse repensée. On joue aussi la diversité : ainsi, le week-end qui vient de s’achever a laissé le choix entre les quinze géniales « Sonates du Rosaire » de Biber, Schubert, Chopin, Mozart sur pianoforte et Pleyel d’époque, Marc-Antoine Charpentier par l’ensemble Pierre Robert…

Une folie payante

Mais, sans entonner un sonore « cocorico », l’événement d’ouverture est revenu à la France. Pensé depuis des lustres par Jean-Paul Combet, producteur et fondateur du label discographique Alpha, préparé à la Fondation Royaumont, mené à bien par Vincent Dumestre, luthiste et créateur du Poème Harmonique, le jeune metteur en scène Benjamin Lazar, la chorégraphe Cécile Roussat, le projet était ambitieux et même fou. Mais la folie s’est avérée payante. Et ceux qui croyaient connaître ce « Bourgeois gentilhomme » de Molière, introduction idéale des lycéens en herbe au théâtre classique, n’en sont pas revenus. Car ce « Bourgeois » fantastiquement remis à neuf ne se contente pas des seuls mots du dramaturge, il redevient, comme à l’origine, une comédie-ballet, et montre qu’il doit autant au dramaturge qu’à son compositeur, Jean-Baptiste Lully.

Photographie de Robin Davies, © 2004

A peine le rideau levé, la magie s’installe. La fée Electricité n’est pour rien dans l’affaire. Fils spirituel d’Eugène Green, avec lequel il travaille depuis des années, Benjamin Lazar éclaire la scène aux bougies – plus de quatre cents, apparentes, à l’avant, invisibles, sur les côtés, et montées sur deux lustres qui par deux fois descendent des cintres. D’une extrême douceur, la lumière caresse et rosit les visages, enduits de blanc de céruse, se reflète sur le décor d’Adeline Caron, panneaux de métal subtilement ouvragés, fait briller le blanc des atours imaginés par Alain Blanchot, ou rehausse le brun des autres. Selon les situations, les comédiens s’approchent ou s’éloignent des sources lumineuses qui mettent en relief une gestuelle qui trouve sa liberté à l’intérieur d’un cadre rhétorique précis. Leur jeu entièrement frontal – ils ne regardent pas leur partenaire – a pour miroir le public et ses réactions. Le retour à la prononciation d’époque se fait sans heurt pour l’oreille. S’appuyant sur des traités du temps, Lazar et Dumestre réussisent à éviter le piège de la reconstitution. Leur travail a de la vie, de l’âme, et montre la nécessité organique des divers éléments qui ne cessent de réagir les uns sur les autres. Musique (aux membres du Poème se sont jointes les cordes pragoises de Musica Florea), comédie, pantomime, danse (y compris le ballet final des Nations), isolés, sembleraient orphelins. Les chanteurs (Claire Lefilliâtre, Arnaud Marzorati, François-Nicolas Geslot…), les comédiens (Olivier Martin, Bourgeois touchant et ambigu, loin des habituelles lourdeurs, flanqué d’une épouse incarnée, comme à l’origine, par un homme, Nicolas Vial) se doivent de posséder une maîtrise corporelle frisant la perfection. Le Covielle désopilant de Jean-Denis Monory, irrésistible dans la turquerie, mais surtout Lazar en personne, Cléonte distingué, et Maître de philosophie époustouflant, au point d’en être inquiétant, rappellent que le berceau de la comédie fut la commedia dell’arte. L’ombre de Scaramouche étend son aile sur ce spectacle fondamental, dont les quatre heures passent comme dans un rêve. Molière y resplendit avec, à ses côtés, son compère Lully, dignement fêté. La tournée française est à guetter.

Michel Parouty - Les Échos - Tous droits réservés

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