Le Bourgeois Gentilhomme est une comédie-ballet, genre scénique né sous le règne de Louis XIV de la conjonction des talents des deux Baptiste, Molière et Lully, et de la demande expresse du roi. Celui-ci avait donné au théâtre un rang privilégié dans les divertissements de la cour et pratiquait avec grand talent la guitare et la danse. Entre 1664 et 1670, la collaboration des deux artistes donna naissance à onze comédies ballets, du Mariage Forcé au Bourgeois Gentilhomme. S’étant fâché avec Lully en 1671, Molière travaillera avec Marc-Antoine Charpentier pour sa dernière comédie-ballet, Le Malade Imaginaire, en 1673.
Subtile imbrication de théâtre, de danse et d’intermèdes musicaux, la comédie-ballet est née de la rencontre des deux créateurs exceptionnels que furent Lully et Molière et de leur volonté mutuelle de marier les différentes formes d’expressions artistiques. C’est ce qu’explique Molière dans la préface des Fâcheux : « Et pour ne point rompre le fil de la pièce par ces manières d’intermèdes, on s’avisa de les coudre au sujet du mieux que l’on put, et de ne faire qu’une seule chose du Ballet et de la Comédie... C’est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres (...) il peut servir d’idée à d’autres choses qui pourraient être méditées avec plus de loisir. » Ce mélange de théâtre et de musique, qui « peut servir d’idée à d’autres choses », Lully le transformera à partir de 1673 dans un genre nouveau, l’opéra français, auquel il consacrera l’essentiel de son activité jusqu’à sa mort en 1687.
En moins de dix ans, la comédie-ballet a donc atteint son apogée, avant de disparaître au profit de l’opéra naissant. La mort de Molière en 1673 met un terme au genre. Jamais le miracle de la collaboration des deux Scaramouche, également passionnés par la scène, ne se reproduira.
Depuis cette époque, Le Bourgeois Gentilhomme a peu à peu perdu sa forme d’origine. Même la Comédie-Française, qui revendique pourtant la garde de la tradition du théâtre de Molière, pratique des coupures dans les parties chantées et dansées, quand elle ne les supprime pas purement et simplement, dénaturant ainsi la cohérence artistique et dramatique de la pièce. Au fil du temps, les changements advenus dans les règles de l’interprétation musicale, principalement au cours du XIXe siècle, ont contribué à faire croire que la musique de Lully était « soporifique et lugubre », ce qui a justifié le recours à des compositeurs modernes pour écrire une partition au goût du jour (Gounod en 1858, Delvincourt en 1944, Jolivet en 1951, Colombier en 1972). Nous savons aujourd’hui, grâce au travail des musicologues et musiciens spécialistes du XVIIe siècle, combien Lully mérite de figurer parmi les plus grands noms de l’histoire de la musique. Le public lui-même a plébiscité les représentations de ses grandes tragédies lyriques lors des dernières années, notamment l’Atys de Christie et Villégier en 1987.
Chef d’œuvre musical et théâtral, Le Bourgeois Gentilhomme méritait de retrouver l’état qui fit sa réussite, d’abord en raison du respect dû à la cohérence de l’œuvre conçue par Lully et Molière, ensuite et surtout parce qu’il ne s’agit pas d’une comédie-ballet parmi les autres mais de la plus aboutie, pour le théâtre comme pour la musique et la danse, enfin parce que Le Bourgeois constitue dans l’imaginaire français un élément majeur du patrimoine artistique, susceptible par là de toucher un très grand nombre de spectateurs.
Cette production du Bourgeois Gentilhomme s’est donné un objectif principal : présenter la pièce dans la version originale et intégrale, avec les intermèdes chantés et dansés qui s’insèrent dans l’action dramatique, afin de restituer l’ambiance de fête scénique débridée propre à la comédie-ballet. Dans l’état actuel de nos connaissances sur la question, il s’agit d’une première re-création mondiale depuis plus de deux siècles.
Une lecture respectueuse du texte permet de mettre en valeur des aspects de la pièce qui sont systématiquement passés sous silence, bien qu’ils constituent le cœur de la comédie :