Les Arts en dialogue

Photographie de Robin Davies, © 2004

Le Bourgeois Gentilhomme est la onzième comédie-ballet de Molière et Lully, forme nouvelle qu’ils conçurent à la demande de Louis XIV afin de « coudre » ensemble théâtre, musique et danse sans « rompre le fil de la pièce ». Ultime acte de leur collaboration – qui dura près de dix ans – Le Bourgeois Gentilhomme en est aussi l’expression la plus aboutie, et constitue dans l’imaginaire français un élément majeur du patrimoine artistique. Ce chef-d’œuvre musical et théâtral apparaît comme l’apogée de la comédie-ballet ; il offre un spectacle complet nous attirant au cœur de la relation entre les arts. C’est pourquoi nous nous sommes fixé un objectif principal : présenter la pièce – pour la première fois depuis plus de deux siècles – dans l’état qui fit sa réussite, c’est à dire dans sa version originale et intégrale, afin de restituer l’ambiance de fête scénique débridée propre à la comédie-ballet.

Trois arts, un même langage

Le Bourgeois Gentilhomme est l’un des plus beaux témoins de cet âge baroque où les arts dialoguent autour d’une rhétorique commune. Devenus l’objet même du spectacle, ils s’entremêlent, se cherchent, s’inspirent, se complètent. En un jeu de miroirs éloquent, les gestes d’un comédien, d’un danseur ou d’un chanteur semblent se répondre. À la source même de notre projet se trouve la volonté d’explorer ce lien intime et souterrain qui les unit – cette impulsion première que Descartes plaçait au cœur de l’oxymore baroque : l’expression des passions.

Le regard étonné et naïf de Monsieur Jourdain est le fil qui noue, tout au long de la pièce, le chant, la danse et le théâtre. Et cet émerveillement face à ce « mélange nouveau », est le reflet du nôtre. À la fois victime et démiurge de l’action – il est la dupe de ceux qui l’entourent, mais c’est bien lui, son argent et sa folie qui provoquent cette situation – il est comme le personnage de nombreux tableaux du XVIIe siècle : observé et observateur, il semble au premier abord un simple double du spectateur, mais il peut aussi délivrer du tableau, à qui l’observe mieux, un sens caché.

Distance et émotion : la beauté sur un fil

Le sens du Bourgeois Gentilhomme et de son personnage principal est multiple et ne se limite pas à celui d’un portrait-charge dont la littérature du XVIIe siècle est friande, de Saint-Amant à La Bruyère. Monsieur Jourdain dans sa quête du « joli », se trouve sans cesse sur la frontière entre le beau et le ridicule, entre le pathétique et le touchant. Et cet équilibre délicat interroge le sens même de la représentation, son pouvoir d’évocation ; il brouille les règles de ce qui ne serait sans cela qu’un « grand divertissement royal ».

Photographie de Robin Davies, © 2004

La scène la plus caractéristique de cet équilibre est celle où Monsieur Jourdain découvre la façon d’articuler les voyelles : A, E, I, O, U. Le spectateur oscille entre se moquer de la naïveté du personnage et s’émerveiller avec lui du fait que de causes physiques explicables naisse le mystère de la parole. Prononciation, déclamation et gestuelle baroques qui jouent avec le spectateur moderne de cette dualité entre étrangeté et beauté, distance et émotion, serviront au mieux cette lecture d’un Bourgeois Gentilhomme, bien sûr divertissant et drôle, mais ouvert à un mystère et une réflexion plus profonds.

Il est remarquable de la part de Molière – et passionnant pour une équipe de musiciens, acteurs et danseurs s’intéressant aujourd’hui à l’art du XVIIe siècle – d’avoir pointé du doigt le double caractère des arts de son époque : leur beauté est fragile et naît d’une sophistication dépassée et sublimée. Depuis des années les artistes « baroques » cherchent cette difficulté : les musiciens jouent sur des instruments plus périlleux qui se désaccordent plus vite, les danseurs se défont des grands jetés classiques pour une danse à effets moins spectaculaires, les acteurs réinventent un corps et une voix contraires à l’éducation théâtrale courante. Tous cherchent leur équilibre sur ce fil où Monsieur Jourdain s’aventure.

Belle-Dance, mime et commedia dell’Arte

Subtilement imbriqués dans l’action, les intermèdes font de la danse et de la musique des éléments clefs de l’intrigue, où se réalisent les rêves et la folie de Monsieur Jourdain. L’un après l’autre, ils couronnent les étapes successives de sa transformation – jusqu’à l’apothéose finale où le Bourgeois offre sur scène, spectateur burlesque du Ballet des Nations, l’image inversée du Roi dans la salle. À travers le ridicule et la mascarade perce encore une fois, par la beauté des danses, de la musique de Lully, un sens mystérieux et sacré. Loin de traiter ces intermèdes comme des farces qui ridiculisent Monsieur Jourdain, nous avons tâché d’en faire des moments de poésie et de suspension où les rêves de cet homme-enfant voient enfin le jour. Acteurs sans paroles, les danseurs apportent par la force du mime et de la danse, une dimension supplémentaire à notre compréhension du Bourgeois : ils font de ce personnage un poète capable de prêter foi à ces garçons tailleurs, ces cuisiniers, ces derviches et turcs aux incroyables turbans. Ses yeux d’enfant transforment le réel en un monde d’illusion merveilleux sans se soucier des mains qui tirent les ficelles de toutes ces marionnettes.

Photographie de Robin Davies, © 2004

Sans chercher une reconstitution exacte (il ne reste que peu de chorégraphies du Bourgeois Gentilhomme) notre langage tient autant de la Belle-Dance que d’un vocabulaire plus libre issu du mime, de la Commedia dell’Arte, du jeu clownesque.

Cette approche reste fidèle à l’esprit du XVIIe siècle où la danse de théâtre est un vecteur d’expression des passions et non un simple appareil du beau comme les danses de bal ; et le ballet final, bien qu’indépendant de la pièce, n’échappe pas à ce traitement dramatique de la danse. Respectant en cela l’écriture de Lully et de Molière, le traitement des intermèdes cherche à rester proche de l’époque par l’esthétique et le vocabulaire gestuel tout en se voulant une création personnelle à part entière, nourrie de fantaisie et d’onirisme.

L’ombre et la flamme

L’éclairage, entièrement à la bougie – rampes et lustres – joue de l’équilibre entre la force et la fragilité des flammes, et plonge acteurs et spectateurs dans une même concentration et une même rêverie. Les nuances d’un éclairage à la bougie s’apprivoisent comme les nuances d’un clavecin : l’instrumentiste, d’une même note pincée, peut donner l’illusion de toutes les intensités, du piano au forte ; de même l’acteur, s’approchant ou s’éloignant des bougies, fait varier sur son visage et sur ses mains l’intensité lumineuse, jouant de l’ombre et de la lumière, et mettant ainsi en valeur les différents moments de son discours chanté, dansé ou déclamé.

Photographie de Robin Davies, © 2004

De plus, par le traitement de la matière, des feuilles de métal cuivrées patinées et huilées, le décor devient ici un fond résonant, une plaque sensible qui reflète l’éclairage à la bougie et les mouvements des acteurs. À chaque variation lumineuse (comme l’arrivée de sources ponctuelles), à chaque nouvelle entrée et sortie, l’atmosphère se modifie – reflétant l’espace intérieur de M. Jourdain. Ainsi, le salon bourgeois de la fin du XVIIe prend, avec la cérémonie turque, des allures orientales. Tout en conservant un souci d’exactitude historique, il s’agit de partager une vision de la réalité, décalée, drôle et onirique.

Dans une même quête d’unisson, les costumes s’inspirent de la subjectivité de Monsieur Jourdain : matières brutes et couleurs légèrement passées chez les bourgeois renforcent la brillance et la luminosité des nobles en blancs d’argent, tandis que les valets, que Monsieur Jourdain a engagés par souci du décorum, portent des livrées assorties aux murs. À l’explosion de couleurs de la cérémonie turque répond l’éclatement des formes du Ballet des Nations, célébrant le déploiement du théâtre dans le théâtre. La mise en valeur des formes, des visages et des gestes si blancs et si graphiques dans cette atmosphère brune et changeante, les fluctuations lumineuses spécifiques à la bougie donnent une image quasi picturale (comme dans La Fiancée juive de Rembrandt) et apportent ainsi à la musique et aux voix un espace de résonances.

Pas de juxtaposition fastueuse des techniques isolées de la danse, de la musique et du théâtre, pas de défi esthétique gratuit donc, mais un dialogue entre les arts et une quête commune : que le passé serve à prendre au piège dans une fine toile, avec l’aide de Molière qui n’oublia jamais son métier de tapissier, le fugace sens du présent.

Vincent Dumestre, Benjamin Lazar, Cécile Roussat,
Adeline Caron, Alain Blanchot, Christophe Naillet